Main photo Vise le soleil - Maître Gims (CHAPITRE 1)

Vise le soleil - Maître Gims (CHAPITRE 1)

  • Par Mortuus
  • 978 vues

  De l’Afrique, je n’ai gardé qu’un souvenir, une vision qui me trotte dans la tête comme un refrain.Il fait presque nuit, et je vois mes pieds, de tout petits pieds d’enfant, qui marchent dans une ruelle. Elle est étroite et poussiéreuse – impossible de la confondre avec une rue de Paris. Mes pieds marchent vers l’entrée d’une maison, la maison où vit ma famille. Le flash s’arrête là : mes pieds n’atteignent jamais la porte, dont j’ai oublié jusqu’à la couleur. Je n’avais même pas deux ans. J’ai revu cette ruelle des années plus tard, à l’occasion d’un concert à Kinshasa avec Sexion d’Assaut. Autant dire que ma vie, entre-temps, a bien changé… La ruelle, elle, est restée la même. 


  Je suis né le 5 mai 1986 à Kinshasa, au Zaïre, l’actuelle République démocratique du Congo, dans le quartier de Yolo, surnommé « Dallas » par ses habitants. C’est un quartier populaire africain typique, comme ceux que l’on voit dans les films, avec des toits en tôle ondulée et le sol en terre. Loin des clichés ou des caricatures, on est dans la vraie Afrique, au cœur de la pauvreté. Mes parents s’y sont rencontrés et y ont vécu longtemps avant ma naissance.

  À l’époque, le dictateur Mobutu était encore au pouvoir, mais sa popularité, gangrenée par vingt-cinq ans de corruption, de culte de la personnalité et de dérives autoritaristes, vacillait. Le pays était en proie à une grave crise économique. Le mécontentement populaire allait grandissant et menaçait d’exploser en révolte ouverte. Pendant longtemps, appartenir à la petite élite des fidèles de Mobutu avait été une garantie de richesse et de sécurité. Mais la roue tournait. Les proches du régime risquaient désormais leur vie.

  Or mon père, Djanana Djuna, était chanteur de Viva La Musica, la troupe de Papa Wemba, la grande star de la rumba congolaise. Même si tous les membres de cette troupe ne partageaient pas la richesse et la notoriété de leur leader, ils avaient, entre deux tournées internationales, donné des concerts privés pour le président Mobutu et faisaient malgré tout plutôt partie de ces privilégiés…

  Quand la situation est devenue trop dangereuse, mes parents ont donc quitté le Zaïre, avec leurs quatre enfants sous le bras et rien d’autre. Saty, l’aîné, avait six ans, Afi quatre ans et demi, moi, Gandhi, deux ans, et Fitscha, ma petite sœur, venait de naître. Avant nous, avant de connaître mon père, ma mère avait eu un fils, à seize ans, Bijou : elle a dû le laisser à Kinshasa avec des oncles et tantes, et ne l’a pas revu pendant vingt-cinq ans. Cette déchirure secrète l’a accompagnée toute sa vie.

  Mon père n’a pas demandé l’asile politique. Ils sont partis comme ça, avec un peu d’argent, mais pas assez pour faire vivre six personnes dans un pays comme la France.

  J’ai mis du temps à mesurer les difficultés qu’ils avaient dû connaître, car mes parents, très pudiques, ne se confient pas et ne nous parlent jamais de cette époque-là. Nous savions juste qu’à un moment émigrer était devenu une question de vie ou de mort.

  Bien sûr, ils voulaient aussi essayer d’assurer un avenir meilleur à leurs enfants, dans un pays moins instable politiquement. Avant ma naissance, mon père était déjà venu plusieurs fois en Europe en tournée – en France, en Belgique, en Suisse. Il savait bien ce que coûtent ici le pain et le logement. Pourtant, là-bas, le mythe d’une France où l’on trouverait quasiment de l’argent par terre continue de prospérer. De l’argent, du travail, des aides, que sais-je encore.

Sauf que cela n’a pas été aussi simple.


  Comme on peut l’imaginer, l’arrivée a été un choc des cultures. Quand tu viens de Yolo, Kinshasa, l’atterrissage en Europe tient de la science-fiction. Tout est tellement bien organisé que c’en est presque effrayant : les routes, les feux rouges, la circulation, les infrastructures, les immeubles, les ascenseurs, les hôpitaux… C’est comme un rêve. C’est pour cette raison, je pense, que ma mère nous a élevés dans une sorte de vénération des Blancs – « Si ce sont les Blancs qui le disent, alors c’est forcément vrai » –, alors qu’elle-même n’a jamais eu une copine française ni cherché à se mélanger. Alors, surtout, qu’elle faisait l’expérience quotidienne, comme n’importe quel Africain en France, du racisme et de la xénophobie.

  Mes parents sont venus en France par leurs propres moyens. Ils ont débarqué sans maîtriser le français et, bien sûr, sans papiers. Comme souvent, ce sont des compatriotes qui leur ont mis le pied à l’étrier. Tu connais Untel, qui habite déjà là-bas, qui va t’aider à trouver des petites combines. Un vrai logement, ne nous emballons pas, mais en attendant, il va te renseigner, te présenter, te faire héberger chez un de ses amis. Ainsi a commencé la longue série des squats surpeuplés, des expulsions et des hôtels temporaires. Accueillir six personnes d’un coup, forcément, ce n’est pas évident.


Publications recommandées