Main photo Vise le soleil - Maître Gims (CHAPITRE 3)

Vise le soleil - Maître Gims (CHAPITRE 3)

  • Par Mortuus
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  Vers 1992, mes frères et moi avons quitté l’internat de Forges-les-Bains pour emménager avec nos parents et notre petite sœur à Ivry-sur-Seine. Enfin, nous avions une situation, un HLM. Lequel, faute d’argent, s’est bien vite transformé en squat. Nous y sommes restés un ou deux ans avant d’en être expulsés brutalement.

  L’appartement était situé dans une cité, une succession de petites tours, A, B, C, reliées entre elles par des passages intérieurs. L’un de nos jeux favoris, avec ma sœur, était de s’inventer un parcours entre les immeubles, pour sortir à telle ou telle porte, de tel ou tel côté.

  À cinq, six ans, j’étais déjà très autonome. Avec Fitscha, qui n’avait pas été en pension avec moi, nous sommes rapidement devenus inséparables. Les parents nous laissaient une très grande liberté, malgré notre jeune âge. Pour des enfants, ce style de vie était une aubaine. Nous partions à la découverte de la rue, du parc, des quartiers, des centres commerciaux. Le Leclerc local était notre terrain de jeux préféré.

  Bien sûr, nous n’avions pas d’argent de poche. Mais un ami des parents, immigré comme eux, nous avait appris à nous en passer. « Leclerc, nous disait-il, c’est facile, c’est gratuit. Il suffit de manger directement dans le magasin. » Et il joignait le geste à la parole. Quelle révélation ! À nous, paquets de bonbons, gâteaux, jus de fruits ! Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il fallait quand même faire attention.

  Cet ami des parents qui nous dispensait une éducation si particulière s’appelait Apollinaire, en hommage au poète, brièvement accusé, en 1911, du vol de La Joconde au Louvre. Car Apollinaire était un voleur professionnel. C’était un Zaïrois au visage marqué, un vrai champ de bataille de cicatrices, toujours vêtu d’un très long manteau. On voyait que c’était quelqu’un qui revenait de loin.

  Apollinaire volait des vêtements dans les magasins. Son grand manteau lui tenait lieu d’outil de travail, ainsi qu’un puissant aimant, volé lui aussi. Ce gros cube, très lourd, qu’il entreposait dans un coin quand il venait chez nous, m’intriguait beaucoup. Il lui servait à désactiver les antivols. Il fallait commencer par choisir les habits à dérober, se cacher dans un coin un peu à l’écart, par exemple une cabine d’essayage, et clac, clac, clac, faire sauter toutes les alarmes en un tournemain. Ensuite, il n’y avait plus qu’à enfiler les six ou sept vêtements l’un sur l’autre, comme un oignon, et à les recouvrir du grand manteau. Je n’en revenais pas : « Mais comment tu fais pour ne pas te faire repérer ? » Il m’expliquait en lingala : « Tout est question d’assurance, de certitude. Il ne faut surtout pas douter de ce que tu vas faire, sinon ça va se voir. » Il me mimait la scène : « À la fin, tu remets ton manteau et tu pars comme un prince. Tu pars un peu contrarié, pour qu’on voie que tu n’as pas trouvé ce que tu cherchais. » C’était la technique d’Apollinaire.

  Comme tant d’autres qui ont croisé ma route, Apollinaire m’a profondément marqué. Avec le recul, je comprends que ces gens étaient dans des situations terribles, en vérité, et qu’ils essayaient simplement de survivre dans un pays qui n’était pas le leur. Aujourd’hui, ils ont tous fini en prison ou expulsés. Apollinaire, par exemple – je l’ai su des années après –, est reparti en Afrique par charter.

  Un autre de ces mentors peu orthodoxes a joué un grand rôle, bien plus tard, quand j’étais au collège. Emmanuel, parce qu’il dépannait les gens, était surnommé « le Pétrolier ».

  Moi même si nous n’avions pas de lien de parenté, je l’appelais simplement Tonton. Il vivait dans le squat voisin et prenait soin de moi comme un père, à une époque où le mien, accaparé par sa vie privée mouvementée et ses éternels problèmes d’argent, avait totalement disparu. Le Pétrolier n’avait pas d’enfant, mais il voulait me donner une éducation, me transmettre des valeurs.

  Lui aussi était voleur de profession, mais dans un tout autre domaine qu’Apollinaire : il s’était spécialisé dans la contrefaçon des chèques. Son appartement regorgeait d’objets de luxe, de meubles anciens, de bibelots, tous authentiques : il lui suffisait d’arriver dans une boutique chic et de payer avec l’un de ses faux chèques, peu importe la somme. J’étais ébloui. Le jour où je lui ai annoncé mon intention de suivre sa voie, il est entré dans une grande colère : « Ah, non, tu ne vas pas t’y mettre ! Toi, tu es encore un gamin, tu as toutes tes chances ici ! Tu dois faire des études, pas t’embarquer dans une vie comme la mienne ! »

  Le Pétrolier avait de vrais projets pour moi. Lui aussi a été renvoyé en Afrique.


  Revenons à Ivry. Parmi nos voisins, je me souviens tout particulièrement d’une vieille dame. Elle appartenait à cette engeance de petites femmes aigries, mauvaises, qui jettent en permanence des regards méfiants, comme si tous les passants en voulaient à leur vie. Une canne et un éternel caddie complétaient la panoplie classique : binocles, jupe à mi-mollet, petit manteau rembourré de plumes. Quant à sa coupe de cheveux, on aurait dit une mini afro, blanche.

  Elle était toujours accompagnée d’un caniche qui aboyait comme un fou à chaque fois qu’il nous croisait, Fitscha et moi. Le premier face-à-face fut inoubliable. Sa maîtresse, voyant notre panique, nous lança, catégorique : « C’est parce qu’il n’aime pas les Noirs ! » Et moi, je l’ai crue sur parole. Par mesure de prudence, j’ai même entrepris de propager l’information : « Tu sais, les caniches n’aiment pas les Noirs, il faut faire attention. » Ce qui me laissait toutefois perplexe, c’était que le caniche lui-même était noir ! Fitscha et moi nous perdions en conjectures : « Mais s’il est noir, comment est-ce qu’il peut ne pas aimer les Noirs ? » J’avais entendu un jour une théorie sur la vision des chiens. Notre conclusion était simple : « Puisqu’il voit en noir et blanc, il doit se voir blanc. »

  J’ai longtemps gardé la phobie des chiens.

  Nous étions des enfants espiègles. Il y avait un épicier d’Ivry qui ressemblait au chanteur Khaled – c’était l’époque où il avait sorti son tube Didi. Quand nous allions chez lui avec ma sœur, je le taquinais : « Alors, monsieur, c’est vous qui chantez Didi ? » Il rigolait et faisait parfois semblant de fredonner pour nous faire plaisir.

  N’étant jamais allés à la piscine, nous avions envie de voir ce que ça faisait. Nous avons donc décidé, tout simplement, de nous baigner dans la fontaine du parc en bas de l’immeuble. Ni une ni deux, nous plongeons, tout habillés et chaussés, naturellement. Le retour dégoulinant à l’appartement n’est pas passé inaperçu, et on nous a flanqué un fameux savon.

  Une autre fois, j’ai voulu faire descendre Fitscha par la fenêtre du deuxième étage. Nous avions dû voir ça dans un film. J’avais une espèce de corde, à peine un fil de nylon : « Allez, je te tiens, je te sécurise, et toi, hop, tu descends en rappel. » Tout était prêt, nous allions nous lancer, quand ma mère nous a fort heureusement repérés. Elle qui ne levait jamais la main sur nous, ce jour-là, nous a frappés.

  En général, nos bêtises étaient plutôt inoffensives. Ce n’est que quelques années plus tard que certains de ces jeux, sans qu’on en prenne conscience à l’époque, sont devenus plus cruels. Aujourd’hui, j’y repense souvent. Par exemple, vers huit, neuf ans, notre passe-temps préféré, avec Fitscha, était d’aller provoquer les clochards. Nous habitions alors à Paris, dans le quartier d’Arts-et-Métiers. Il y avait pas mal de SDF dans ce coin-là, qui dormaient sur des cartons. Le grand jeu était de réussir à embarquer ces cartons sans se faire attraper. Ou alors, de voler leurs pièces. Notre raisonnement était imparable : « De toute façon, ils vont acheter de l’alcool, ils ne font que boire. Alors que nous, on va acheter des bonbons. » Les gens du quartier nous encourageaient.

  Il y a un de ces épisodes que je regrette particulièrement. Notre victime du jour était un clochard qui vivait dans la cave de l’immeuble voisin. Nous avions peur, mais je me suis lancé. Il fallait descendre dans la cave, le tirer de son sommeil en secouant le carton et décamper avec le butin. Sauf que le défi a mal tourné. J’ai voulu ressortir de la cave, mais entre-temps la porte s’était coincée… Nez à nez avec le clochard ivre, mais bien conscient, qui s’approchait pas à pas, comme dans un film d’horreur, j’ai cru ma dernière heure arrivée. J’entends encore son rugissement. À l’instant où il allait m’attraper, je l’ai poussé un peu fort, et il est tombé à la renverse en se cognant la tête. Il ne bougeait plus : j’ai pensé un instant l’avoir tué. Ma sœur, qui avait réussi à ouvrir la porte, a ramassé quelques pièces éparpillées au sol, et nous nous sommes enfuis sans demander notre reste. Il n’était pas mort, Dieu merci, mais la scène m’a longtemps hanté.

  D’autres de nos tours, heureusement, étaient plus innocents. Un jour, un papa et sa petite fille rangeaient de vieux vélos dans une autre cave où nous traînions. La lumière était à l’entrée du couloir, c’était trop tentant : nous l’avons éteinte en douce, alors qu’ils étaient encore à l’intérieur. Après une course-poursuite digne d’un film, nous avons échappé au père en entrant à la dérobée dans une cour d’immeuble. Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, mais sa rage nous faisait si peur que nous n’avons pas osé ressortir avant un long moment.


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