Main photo Vise le soleil - Maître Gims (CHAPITRE 8)

Vise le soleil - Maître Gims (CHAPITRE 8)

  • Par Mortuus
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  La Terre du Milieu a assuré notre notoriété dans le quartier. Si nous n’avions jamais douté de notre talent – nous étions les meilleurs, ça ne faisait pas un pli –, il nous restait encore à le faire savoir au reste du monde. Dans nos premiers textes, cet esprit de compétition, totalement dénué de modestie, est bien palpable. Sans doute avions-nous besoin d’une ou deux petites piqûres de réalité…

  La première nous a été administrée en juin 2005. Quelque temps après la sortie de la mixtape, nous recevons un coup de téléphone d’animateurs de notre connaissance : « Une scène ouverte est organisée à Bercy. Avec la mairie, on s’est dit que ce serait bien que votre groupe participe. » Bercy ! Nous triomphons : même la mairie s’incline devant notre suprématie ! Aussi sec, nous convoquons le ban et l’arrière-ban du quartier : amis, amis d’amis, famille, rappeurs, tous seront de la partie. Nous répétons comme des fous pour faire honneur à l’opportunité et à notre public. Le jour J, à la descente du métro, les abords de Bercy sont parsemés de petits concerts auxquels nous ne prêtons guère attention. Nous slalomons entre les groupes pour arriver directement à l’entrée des artistes du Palais Omnisports. Notre acolyte DJ HcuE, chargé comme une mule, nous suit en trimballant ses platines. À l’intérieur, chose curieuse, la salle n’est pas prête pour notre concert. Au lieu de la scène attendue, des skateurs zigzaguent et sautent à rollers ou en BMX dans un skatepark géant. Ce n’est pas du tout notre univers, mais sans doute vont-ils s’en aller, maintenant que nous sommes arrivés. Nous allons trouver un responsable : « Bonjour, on est la Sexion d’Assaut, du IXe arrondissement. On est ici pour notre concert de ce soir. – La section quoi ? – D’Assaut. On doit chanter, normalement, dans Bercy. – Dans Bercy ? Dans la salle ? Aaaah non, je vois ! La salle, c’est le skate, le sport. Vous, vous êtes à l’extérieur. »

  Un peu déconfits mais toujours déterminés à briller pour nos fans, nous repartons à la recherche de notre scène. Dehors, la place ressemble à une fin de marché, jonchée de petits podiums faits de vieux cartons et de palettes en bois. Nous nous dirigeons sans hésiter vers le plus grand des petits podiums : « C’est forcément là ! C’est une scène rap, on a besoin de place, on est un groupe nombreux, ils vont nous respecter. » Il y a déjà un type en train de chanter, avec une guitare. Nous attendons donc notre tour, quand un organisateur nous accoste : « Ah non, les gars, vous, ce n’est pas cette scène-là. C’est l’autre, là-bas, vers le feu rouge. » La « scène » en question n’est qu’un microscopique empilement de cartons de tomates – c’est tout juste s’il ne reste pas une grappe pourrie dans le fond – avec deux ou trois micros à long fil aussi énormes que des manettes de Playstation 1. Le cauchemar ! « Purée, c’était trop beau pour être vrai… » Mais tout le quartier, que nous baladons de spot en spot par téléphone depuis notre arrivée, est là à nous attendre. Nous ne pouvons pas le décevoir. Nous ravalons notre amertume, nous installons, balançons le son et commençons enfin à rapper. Il doit être 19 h 47. Au bout d’à peine un morceau et demi, une fille de l’organisation, la justicière absolue, débarque : « 20 heures, extinction des feux ! – Oh non, madame, vous ne pouvez pas nous faire ça, on vient juste de commencer ! – Je ne veux pas de problème avec la mairie. » Et comme ça, tac, elle débranche les micros ! Là, forcément, ça part en vrille. Elle commence à crier. Notre public, surexcité par la chaleur et les péripéties successives, flambe et se met à la bombarder de projectiles. Si une bouteille, trop bien visée, ne l’avait pas fait tomber à terre, l’émeute aurait été incontrôlable.

  Trahis et déçus, nous avons mis du temps à nous remettre de cet épisode pour en tirer les leçons. Comment avions-nous été assez naïfs pour croire qu’un groupe de rappeurs inconnus, dont la seule expérience de scène se résumait à une ou deux fêtes de quartier, sans album dans les bacs, sans single à la radio, sans manager, sans maison de disques, sans tourneur, pourrait remplir un Bercy ? Nous avions tout à apprendre. À force d’en parler et reparler entre nous, cet horrible « Petit Bercy », comme nous l’avons baptisé, a cependant fini par nous galvaniser. Un jour, nous l’aurions, notre revanche ! Et ce jour-là, ils allaient bien voir ce qu’ils allaient voir.

  Notre deuxième piqûre de réalité eut lieu au Batofar, plus ou moins à la même période. Cette péniche salle de concert, amarrée à l’est de Paris, commençait à être célèbre pour ses soirées rap à scène ouverte, comme le 12 Inch All Star ou le End of the Weak. Ce type de joutes verbales venait tout droit des États-Unis. En général, l’événement était centré autour d’un tournoi officiel, en plusieurs manches, auquel il fallait s’inscrire à l’avance. Cela durait toute la journée, jusque tard dans la nuit. Au cours de la soirée, il y avait des interludes « open mic », c’est-à-dire que n’importe qui dans la foule pouvait demander le micro et monter sur scène pour un freestyle.

  Nous vivions encore dans notre petite bulle, comme s’il n’y avait rien ailleurs : « Paris, c’est nous, c’est évident. Ça ne bouge pas, personne n’est à la hauteur. Il faut partir à la conquête de la France, il faut leur montrer ! » La première fois que nous avons entendu parler des battles du Batofar, nous étions comme fous : « Il y a des clashs en mode 8 Mile ! Ça kicke ! Les mecs viennent de partout ! Là, c’est sûr, c’est notre tremplin ! » Dans notre tête, il était évident que nous allions leur en mettre plein la vue. Nous étions persuadés qu’il nous suffisait de remporter une battle pour percer. Allez, tac, notoriété immédiate dans toute la France !

  La première fois, mal renseignés, nous n’étions pas officiellement inscrits au concours. Nous y allions en spectateurs. Devant l’entrée du Batofar se tenait le jeune Sadek. Surnommé « le petit Fat Joe », du nom d’une pointure du rap latino-américain, il était déjà connu sur la scène hip-hop, mais ses quinze ans ne lui permettaient pas d’entrer. Il rappait donc dehors, avec toute sa rage. Nous l’avons écouté quelques instants avant d’entrer dans l’arène.

  Là, une déflagration de bruit et de lumière nous fait immédiatement tourner la tête. L’ambiance est hallucinante. La foule survoltée crie, les basses résonnent, le présentateur est à fond : « Et il nous vient du 91 ! Il a un style fou ! DJ, balance l’instruuuuuuuuuu ! » Et ça part ! C’est pour nous du jamais vu. Nos adversaires, venus notamment des Ulis, ont un niveau prodigieux : Scar Logan, Grödash, Savant des Rimes, très technique, qui débite des rimes à la seconde, Djon du Dza, habillé en braconnier, avec un bob à filet… Incrédules, nous les écoutons et nous prenons claque sur claque : « Mais qu’est-ce que c’est que cette folie ? Mais que se passe-t-il ?! » Leur prestation nous donne une leçon à laquelle nous n’étions clairement pas préparés. Adama est atterré : « On est à chier ! » Il sort de la salle, va aux toilettes et se met à appeler tout le monde : « Laissez tomber, les mecs nous ont tués sur place, on ne vaut rien, on arrête tout ! »

  Au moment de l’open mic, je lève quand même la main et je monte, en solo. Un open mic ne se fait pas en groupe : tu es seul sur scène, on te balance n’importe quelle instru et tu te démerdes. Tout sauf confiant, je pose mon couplet. À mon grand soulagement, le public ne me bombarde pas de tomates. L’honneur est sauf.

  Cet épisode est resté pour nous une gifle internationale, légendaire. Une fois revenus au quartier, nous avons déchiré nos textes. Nous étions à deux doigts de tout plaquer. Heureusement, abandonner n’était pas notre genre et le découragement a été de courte durée. Nous avons identifié le problème et tout mis en œuvre pour le résoudre. Nous nous étions affichés : il fallait coûte que coûte participer de nouveau et gagner. Nous n’étions pas, comme nous l’avions naïvement cru jusqu’ici, en terrain conquis. Nous étions entourés de rappeurs meilleurs que nous ? Nous n’avions plus qu’à travailler pour devenir meilleurs qu’eux ! Après notre déconfiture, nous nous sommes donc entraînés avec la ténacité d’un commando. Nous avons fait du studio et des freestyles à tout rompre. Nous n’en dormions plus la nuit. Quand nous avons enfin atteint le niveau voulu, nous avons formé notre équipe et nous sommes inscrits, officiellement, cette fois : Lefa, Black M et moi. Adama, encore trop dégoûté, ne voulait pas participer.

  Le soir venu, une impression de déjà-vu nous arrête un instant. À l’entrée, le petit Sadek est toujours coincé dehors, toujours hargneux, toujours en train de rapper ; à l’intérieur, la même ambiance, les mêmes adversaires, qui venaient tous les mois. Puis c’est parti. En tournoi officiel, on sait d’avance qui affronte qui. Les concurrents sont départagés au bruit : celui pour qui le public crie le plus fort l’emporte. Je brave mon premier adversaire. Il pose son couplet sur l’instru, comme un clash : la foule hurle. C’est à mon tour : ça hurle plus fort, la manche est pour moi. Lefa et Black M gagnent chacun la leur. Je me retrouve face à Black M. C’est un tournoi, il n’y a qu’un seul gagnant. Face à Black M, le combat est serré, mais je finis par l’emporter. Lefa gagne sa partie contre quelqu’un d’autre. La tension monte. C’est de nouveau à moi. Je dois affronter Savant des Rimes. Le défi est de taille, car c’est un grand favori, très aimé du public qui le connaît de longue date. L’un après l’autre, nous posons notre couplet. Le bateau résonne des vociférations de la foule déchaînée. Impossible de nous départager ! Round après round, couplet après couplet, nous ferraillons de plus belle sans que l’un ou l’autre l’emporte. Quand je finis par avoir l’avantage, c’est à un cheveu ! La finale m’oppose à Lefa. Nous donnons le meilleur de nous-mêmes, mais mes supporters sont plus bruyants. Je triomphe !

  À part la gloire d’un soir, cette victoire offrait une petite exposition médiatique. Il y avait une mixtape à la clé, Baby Killaz, sur laquelle j’ai posé. La pochette rouge représentait deux enfants-soldats africains, portant une AK-47. Il faut bien l’avouer, au début, ce succès nous est de nouveau monté à la tête : « On l’a fait ! On a vaincu les mecs du 9-1 ! » Mais nous avons vite compris que rien n’avait changé, que nous n’avions pas décollé. Il allait encore falloir sacrément charbonner pour y arriver.


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